L'appel des Boutières

Cher(e)s ami(e)s, chers client(e)s, chers adhérent(e)s et sympathisant(e)s des abeilles,

 

Prenez le temps.

 

Le temps de lire, le temps de relire, le temps de découvrir, le temps de comprendre.

Le temps de questionner vos idées et vos représentations en matière d'apiculture,

de miel, de ruche, de vie sur les exploitations apicoles et dans les écosystèmes.

 

De questionner les auteurs, le temps venu...

 

Nous avons le plaisir de vous annoncer la création de l'association L'abeille noire des Boutières.

Celle-ci a pour mission la (re!)valorisation de l'abeille endémique européenne Apis mellifera mellifera communément appelée abeille noire, ainsi que la création d'un espace de conservation de sa biodiversité génétique dans le centre Ardèche.

 

Nous nous sommes déjà rapprochés de la douzaine de conservatoires français et belge avec lesquels nous avons participé à la création de la Fédération européenne des Conservatoires d'abeilles noires (FedCan).

Ce réseau francophone des conservatoires, en représentant nos associations, devrait rendre plus lisibles et compréhensibles nos initiatives locales et faire valoir à l'abeille noire le droit d'exister à nouveau dans un paysage apicole qui l'a délaissée ces dernières décennies...

 

Vous entendez parler des nombreuses causes liées au déclin des abeilles, au premier rang desquelles figurent souvent les pesticides. Il est évident qu'ils jouent un rôle majeur dans l'affaiblissement des abeilles sauvages et domestiques. Dans une - trop - longue liste de facteurs qui affaiblissent les abeilles, sauvages et domestiques, vous trouvez aussi l'appauvrissement de la biodiversité végétale, donc des ressources en nectars et en pollens ou encore le réchauffement climatique.

 

Toutefois, il serait dommageable d'extraire les activités d'élevage d'abeilles, de location de ruches pour la pollinisation ou la production de miel de la grande famille des activités agricoles et d'oublier de soumettre le secteur de l'apiculture à un examen critique de ses réalités.

 

Depuis le milieu des années 80 et la présence de l'acarien Varroa, l'importation massive d'abeilles pour le remplacement des colonies mortes pendant l'hivernage a conduit à un métissage aux conséquences inquiétantes : la lignée évolutive naturelle, notre abeille noire, endémique, que les âges ont apporté jusqu'à nous, disparaît dans l'indifférence. Sauf pour quelques scientifiques, des professionnels de l'apiculture et des amateurs, rassemblés désormais autour de la FedCan, qui nous alertent sur le danger que nous courrons à laisser disparaître cette merveille de perfection qu'est l'abeille... Naturelle.

 

Oui, il s'agit bien de l'abeille naturelle, c'est-à-dire une abeille qui peut vivre par ses propres moyens, autonome dans son environnement qu'elle connaît et dont elle porte l'histoire évolutive, fruit d'une lente, patiente, sage co-évolution.

C'est l'abeille de nos parents, de « quand on était petit », celle qui vivait à l'état

sauvage en colonies par milliers sur un territoire où les apiculteurs n'en détenaient

que des centaines.

Celle qui savait se préparer plusieurs mois en amont à la grande miellée de l'année sur laquelle elle comptait pour se reproduire avec un taux de réussite qui avoisinait les 95%.

Celle qui donnait tant de miel qu'on rêvait de rivières jaunes or ou ambrées...

C'est parce qu'elle est passée à travers les âges, qu'elle a survécu aux glaciations, qu'elle est restée sauvage malgré une apiculture vieille de 8000 ans (sans doute davantage) pendant laquelle les hommes n'ont fait que la rapprocher de leurs lieux de vie sans intervenir sur sa destinée, qu'elle a préservé ses qualités de rusticité et de robustesse tout en étant très bonne pollinisatrice et particulièrement économe en hiver.

Seulement voilà, ironie de l'histoire, son talon d’Achille à elle c'est peut-être sa force et son autonomie ! Les hommes, voulant gagner plus, sont allés chercher d'autres abeilles (d'abord en Italie puis en Grèce, aujourd'hui jusqu'en Afrique du sud ou en Argentine) jugées plus... Dociles ! Plus faciles à élever, plus productives, plus précoces, plus, plus, plus... Au final pour gagner moins !

 

Aujourd'hui, la quasi totalité des apiculteurs utilisent d'énormes quantités de sucres (autant que de miel produit en France) pour nourrir des abeilles à bout de souffle. Il ne s'agit là que d'un exemple tant la liste est longue, là-encore, d'artifices : centaines ou milliers de kilomètres de transhumance, élevage et renouvellement artificiel de reines sélectionnées selon des critères propres aux objectifs d'exploitation, stimulation

pour accélerer les rythmes de développement, insémination artificielle, etc.

Les « intrants », utilisés par les apiculteurs pour garder en vie leurs exploitations qui se vident de sens et des abeilles qui littéralement dégénèrent, n'autorisent plus la rêverie!

 

Comme nous pourrions passer un petit million d'années à retracer l'histoire de notre abeille, puis de l'apiculture, puis de la monoculture en apiculture, puis de la culture hors sol des ruches que l'on transhume à grand coup de camions plateaux et de transpalettes pour produire du « miel carbone », à décrire les parasites et les maladies véhiculés aux quatre coins du monde dans le corps de ces petites bêtes et des dizaines de virus maintenant qui les habitent et qui (études à l'appui) commencent à passer sur les populations d'abeilles sauvages...

Passons à une nouvelle histoire !

Ecrivons-la ensemble !

Participons à la préservation de cet insecte discret si utile, indispensable, dont la sauvegarde est incontournable, nous disent les chercheurs en génétique, si l'on veut entrevoir avec réalisme et optimisme le monde de demain.

 

Comment oser chiffrer la valeur de l'abeille, tant sa valeur patrimoniale a elle seule dépasse sa simple valeur marchande ou celle des fruits de son travail ?!

Sa place sur Terre n'est-elle justifiable qu'à la lueur du service de pollinisation de nos cultures ? Sa longue histoire évolutive ne nous invite-t-elle pas à la sagesse et au respect ?

Bien sûr vous trouverez de gentils savants qui aiment les abeilles par dessus tout et qui vous inviteront à croire en la science, la technique, le progrès, la diversité génétique grâce aux abeilles qu'ils importent...

Mais ne vous y trompez pas : nous ne parlons plus de la même chose !

 

Quelle Api-culture, quelle culture de l'Apis souhaitons-nous ?

 

Notre association cherche à redonner du sens à une apiculture qui n'en a plus, si ce n'est celui de participer à un système agro-industriel que notre société invite à passer à la post-modernité. Il semblerait que nous ayons encore une belle marge de manoeuvre, de « progrès » à faire dans la redéfinition des valeurs fondamentales qui guident

toute action humaine si l'on veut se prévaloir d'agroécologie, de maintien de la biodiversité, de respect du vivant, d'agriculture durable et d'innombrables termes aujourd'hui usités pour verdir nos actions et nos pensées.

 

Alors passons à l'acte et créons un Conservatoire de l'abeille noire en centre Ardèche!

En marge de l'objectif coeur (conservation de l'abeille noire et sa biodiversité génétique, libre spéciation par mutation aléatoire et sélection naturelle avec une apiculture peu ou pas interventionniste), nous proposons la création d'une école d'apiculture alternative, des interventions auprès des scolaires, l'organisation de conférences et d'évènements festifs et culturels, la rédaction d'un livret pédagogique, la création d'une exposition mobile...

Rejoignez-nous! Pierre Rabhi et les Colibris ont donné le mouvement... Montrons de quoi les ouvrières d'Apis mellifera mellifera sont capables! Une colonie compte facilement 50 000 individus à la belle saison... Rassemblons-nous et ensemble construisons la ruche qui ouvrira la voie aux ouvrières qui battent de l'aile et n'attendent plus que ça: une zone de repos après ces décennies de servitude.

L'apiculture de masse continuera d'exister. Elle doit maintenant cohabiter avec une apiculture de conservation dont nous pouvons, chacun, être les contributeurs.

 

Nous avons besoin que chacun d'entre-nous accepte de lâcher un peu ses croyances en matière d'abeilles et ouvre son esprit à une compréhension nouvelle de ce qui s'est passé, de ce qui se passe et de ce qui peut se passer si, collectivement, nous redonnons à l'abeille noire la place qu'elle mérite.

 

Apis mellifera mellifera, déjà, vous remercie pour ce temps de lecture.

 

Pour l'Abeille noire des Boutières,

Claire, Fred, encore Fred, Philippe, Vincent.